La caravane de remerciement remerciée

Cette note n’a ni début, ni fin… Les mots me manquent

Kasserine, à toi

C’était un dimanche, c’était le 13 Février 2011 ! J’ai fêté l’amour un jour à l’avance ! Je suis jusqu’à ce jour dans un autre monde, sur un nuage… le cœur à Kasserine, leurs visages sont désormais dessinés à jamais dans ma mémoire et dans mon cœur.

Les habitants de Kasserine sont affligés du fait que leur région ait été sous-estimée dans les médias. Comme tous, ils étaient tristes pour Bouazizi, mais ne comprenaient pas pourquoi l’on ne parlait pas de Kasserine, où plus de 42 martyrs se sont éteints à une vitesse hallucinante. NB : La région de Kasserine est la première à avoir bougé…

Ces martyrs étaient le frère, le cousin, l’ami d’enfance et le confident de ces garçons qui m’entouraient, venus m’ouvrir leurs cœurs et partager leurs vécus.  Il était tellement dur de les écouter, les regarder droit dans les yeux, de compatir, sans pour autant perdre les boules devant eux ! Mais j y suis arrivée ! Je les ai même fait rire avec mes bêtises !

Nous avons passé du bon temps ! L’un d’eux cria « viens lui montrer la balle qui t’a perforé le pied, montre, ne sois pas timide », un garçon s’approcha, enleva son bandage et me raconta ce qui lui arriva ! Ce que beaucoup ne savaient pas, c’est qu’à Kasserine, les snipers n’étaient pas tous des hommes !  Ce garçon là, venu secourir un ami (mort sur place) a été touché… La femme sniper sautait et claquait des mains à chaque homme/femme par terre…

La vie n’avait plus d’importance… Aujourd’hui, elle est à l’hôpital, les habitants de Kasserine ont pu mettre la main sur elle. Les docteurs ont dit qu’il était fort probable qu’elle ne tienne pas le coup ! Et même si elle vivait, elle resterait handicapée de partout tout le restant de sa vie… Dieu, que tu es beau !

J’ai rencontré aussi un des manifestants de la Kasbah, le monsieur avait cousu sa bouche pour sa grève de la faim ! Marié, une fille à sa charge et 4 ans sans travail, c’est ainsi qu’il résuma son existence !!! Les Kasserinois croient que, les « Tunisois » ou du moins ceux qui habitent à Tunis, peuvent faire passer le message au gouvernement, je leur ai expliqué, que pour ma part, je ne connaissais personne, mais que j’allais essayer avec les moyens du bord, à savoir publier et partager leurs demandes et revendications sur Facebook et Twitter.

 

A un moment, le groupe de jeunes gens  Kasserinois qui m’ont entouré, m’ont posé cette question : Es tu venue à Kasserine avant ces évènements ? Et là, un silence qui dérange s’installa pendant quelques secondes. J’ai répondu avec franchise « Vous savez, je suis d’origine béjaoise, mes grands parents habitent toujours à Béja… ça fait plus de 8 ans que je ne suis pas allée les voir…  Je ne suis pas fière de moi, mais ma vie de citadine m’a empêché de voir certaines choses autour de moi… La peur de perdre ce petit confort, et de perdre les repères du petit train train quotidien, m’ont amené à ne voir que moi, moi, et encore moi ! Ma réflexion ne dépassait pas ma petite personne ! Bien sur que j’avais mal quand je voyais les pauvres, bien sur que j’aidais comme je pouvais et quand j’en avais l’occasion, mais ce n’était jamais suffisant !

Je me suis toujours débrouillée pour ne pas avoir à faire face à tant de visages  marqués par les travaux sous le soleil de plomb, par la perte des êtres chers à leurs cœurs… et j’ai réussi ! Mais arriva la révolution Tunisienne, je ne pouvais plus me supporter ! Et supporter mes semblables qui vivaient dans la crainte de manquer de quelque chose ! Ces Kasserinois manquaient (et manquent toujours de tout).

Les enfants sont sans chaussures sur une terre qui a soif, ils courent dans tous les sens, ils rient, ils s’agrippent à leurs mamans, ils n’ont pas l’air de comprendre qu’une vie digne ne se fait pas de la sorte, mais ce sont des enfants… la misère est leur compagnon quand le nounours ne quitte pas les bras des autres enfants, mais ils ne le savent pas. J’avais les larmes aux yeux quand nous arrivâmes à Sbeïtla, mais je me suis interdit de pleurer parce que nous étions là pour eux, pour parler et rire, partager et soulager, aimer et fêter la liberté… Nous étions là pour eux !

Sur la route, les gens qui encerclaient les voitures et bus criaient « awfiyé awfiyé li dimé2i chouhédé », « 5obz wmé ben ali lé » « galbi mghalghal alik yal hajéma » etc, etc.

Ces gens nous attendaient sous le soleil et couraient nous apporter du Lbén, du pain fait maison, du beurre et du miel, c’était délicieux et ça venait du cœur ! J’avais honte ! Honte d’avoir jugé ces pauvres gens venus à la Kasbah, et que je n’avais pas défendus… Lâcheté quand tu nous tiens ! C’était plus facile que de les comprendre et de lutter à leurs côtés ! C’était plus facile de ne pas regarder plus loin que son nez  et de les critiquer via Facebook… J’ai honte !

Et c’est là que tu te prends une gifle en plein gueule ! Toutes ces années, tous ces jours que j’ai passé à râler parce que je ne suis pas sortie la veille, à vouloir la mort au lieu de cette chienne de vie et à dire que la vie est injuste ! FAUX ! Enfin, Oui, la vie est injuste… injuste avec ces pauvres gens qui n’ont demandé que dignité… La séparation était vraiment un moment douloureux, ils ne nous quittaient pas des yeux jusqu’à notre départ, ils n’arrêtaient pas de nous remercier ! Les rôles se sont inversés !

 

A Toi Kasserine, je ne t’oublierai jamais

 

Amour